BOULBON

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Roger Pla et Roger Santouchi ont quitté Boulbon ensemble.

Ils sont resté ensemble jusqu'au Konzentrationslager Majdanek, seule la mort les a séparé...

J'ai donc choisi de les mettre sur la même page de ce site.

 

Pla Roger

Né le vendredi 27 mars 1925

 

 

 

 

Santouchi Roger

Né le dimanche 9 août 1925

 

 

 

 

 

Départ de Boulbon (13150) le mercredi 1er septembre 1943

Arrêtés le vendredi 10 septembre 1943 à Argelés (Hautes-Pyénées), par la sécurité allemande

Au motif de "tentative de passage de la frontiére espagnole

Arrivé au camp de Compiègne-Royallieu le ?

Numéro matricule 19.085 Bloc A7-Z1-122

Carte manuscrite à sa famille

Départ de Compiégne le jeudi 28 octobre 1943

Arrivé au « Konzentrationslager Buchenwald » le samedi 30 octobre 1943 au soir,

matricule 31087 Block 17, déclaré ouvrier agricole

Transportés en camion au camp de Dora le dimanche 21 novembre 1943 au matin

Carte à sa famille datée de fin décembre 1943

Départ de Dora le dimanche 6 février 1944, arrivé au « Konzentrationslager Majdanek » prêt de Lublin (Pologne) le mercredi 9 février 1944

Départ du « Konzentrationslager Majdanek " le jeudi 15 avril 1944

Arrivé au « Konzentrationslager Auschwitz-Birkenau » ( Pologne) le lundi 19 avril 1944 au matin, matricule 183232

Décédé le 9 mai 1944, à l'age de 19 ans

Titre de déporté politique accordé, carte N°111320597

 

 

 

Départ de Boulbon (13150) le mercredi 1er septembre 1943

Arrêtés le vendredi 10 septembre 1943 à Argelés (Hautes-Pyénées), par la sécurité allemande

Au motif de "tentative de passage de la frontiére espagnole

Arrivé au camp de Compiègne-Royallieu le ?

 

 

Départ de Compiégne le jeudi 28 octobre 1943

Arrivé au « Konzentrationslager Buchenwald » le samedi 30 octobre 1943 au soir, matricule 31088, déclaré ouvrier agriculteur

 

Transportés en camion au camp de Dora le dimanche 21 novembre 1943 au matin

 

Départ de Dora le dimanche 6 février 1944, arrivé au « Konzentrationslager Majdanek » prêt de Lublin (Pologne) le mercredi 9 février 1944

 

 

Décédé à une date inconnu, au « Konzentrationslager Majdanek », à l'age de 19 ans

Titre de déporté politique accordé, carte N°111316362

 

Témoignage :

Un transport de 1000 détenus, dont 181 Français, est parti de Dora le dimanche 6 février 1944 et est arrivé au camp de Maïdaneck à Lublin le mercredi 9 février. Roger Pla a certainement fait partie du transport dont j’ai fait partie moi-même car il possède le numéro matricule d’Auschwitz 183232 (je possède le numéro 183070).

Il est donc parti de Lublin le samedi 15 avril 1944 et est arrivé au camp d’Auschwitz-Birkenau le mardi 18 avril. Nous sommes resté un mois au camp « a » de la quarantaine.

D’après le document que je possède il serait mort le 9 mai 1944. Il serait donc mort pendant la quarantaine.25 survivants du convoi parti de Dora étaient encore vivants pour être transférés vers Auschwitz mais 24 sont morts et je suis le seul du convoi de Dora à être revenu en France.

(Source M, Roger Rougerie, convoi du 28 octobre 1943)

 

 

 

Il y a sur cette page de nombreuses citations du livre de M. Roger Rougerie.

Il a, comme Roger Pla et Roger Santouchi (et aux mêmes dates), fait le Kommando Dora, le « Konzentrationslager Majdanek » prêt de Lublin (Pologne) et le « Konzentrationslager Auschwitz » (Pologne).

J'ai pu le joindre et il m'as donné certaines dates sur leurs parcours.

Son livre nous permet de comprendre ce qu'on vécu nos deux jeunes gens, car ses souffrances sont leurs souffrances.


 

Ce livre, intitulé "VIVRE C'EST VAINCRE", a été écrit à mon retour de déportation en 1945. Le manuscrit terminé a été signé le 21 octobre 1945.

Je l'ai fait imprimer, en mille exemplaires, en 1946. Sur la dernière page du livre, on peut lire :

Dépôt légal B. 805 3™ trimestre 1946

Ayant assisté personnellement à ce qu'on appelle aujourd'hui « l'holocauste », je crois de mon devoir, en tant que témoin oculaire, de faire à nouveau imprimer ce document historique pour que ceux

qui cherchent la vérité sur cette période trouvent un témoignage authentique.

Ce témoignage est pur, car lorsqu'il a été écrit :

— le temps n'avait pas encore eu l'occasion d'atténuer les images des événements récents,

— et aucune connaissance nouvelle venant de l'extérieur n'avait encore pu modifier mon souvenir.

Général André ROGERIE

Juin 1988

 

PRÉFACE

Je veux qu'on le sache ! Telle a été ma continuelle pensée depuis

le 3 juillet 1943. J'ai vu tant de choses incroyables et inattendues que

j'ai aussitôt décidé de les raconter et de les écrire un jour. Mais je ne dois me baser que sur mes souvenirs, car il m'a été impossible de conserver des notes sans risquer d'être pendu. Alors, j'ai exercé ma mémoire.

Je me suis récité bien des fois la leçon et j'affirme que tout ce qui est écrit ici est vrai, ni embelli, ni modifié. J'expose des faits, tout simplement. Bien sûr, d'un bout à l'autre de ces récits, vous allez entendre parler de moi, de je.... etc.

Que l'on m'excuse, il m'est impossible de faire autrement, puisque c'est mon aventure que j'expose. Mais je prie le lecteur de ces pages de penser une fois encore, devant cette incroyable aventure, que je donne ma parole d'honneur que tout ce qui est ici est vrai... malheureusement.


 

L'auteur avait 21 ans quand il a été arrêté par la Gestapo, le 3 juillet 1943, au moment où il tentait de rejoindre les troupes d'Afrique du Nord en passant par la frontière espagnole.

Il a été interné successivement : à la prison de Dax, dans les caves de la Gestapo à Biarritz, à la citadelle de Bavonne, au fort du Hâ à Bordeaux, au camp de Royallieu à Compiègne.

Il a été déporté dans les camps de concentration de : Buchenwald (près de Weimar), Dora (dans le Harz), Maïdanek (à Lublin), Auschwitz-Birkenau (en Haute Silésie), Gross-Rosen (en Silésie), Nordhausen (dans le Harz), Dora (à nouveau), Harzungen (dans le Harz).

Le récit de ce parcours infernal de deux années a été écrit et imprimé dès son retour en 1945.

II a assisté à la sélection sur la « rampe » d'Auschwitz. Il a vu des familles entières entrer dans les fours crématoires.

Ce témoignage revêt à l'heure actuelle une importance capitale.

 

 

 

Le camp de Compiègne-Royallieu.

Le 22 juin 1941 début de l’opération Barbarossa : l’Allemagne déclenche son offensive armée contre l’Union soviétique. A cette date, les allemands ont un besoin croissant de main d’œuvre pour faire tourner leur machine de guerre.

Dès lors, sous la nouvelle appellation de « Frontstalag 122 », Royallieu devient un camp d’internement et de transit pour les prisonniers politiques et les personnes tombant sous le coup des lois dites « raciales ».

Royallieu est un camp de transit, c’est-à-dire une étape entre la prison d’où l’on vient et le camp où l’on va. C'est le premier centre de déportation des prisonniers politiques.

Ce n’est qu'une étape de leurs douloureux voyages. Les prisonniers restent, en moyenne, un mois dans le camp. C'est l’antichambre de la déportation.

Après l’internement à Royallieu, la majorité des prisonniers sont transférés dans des camps de concentration ou dans des camps d’extermination situés en Allemagne ou dans les pays annexés par le IIIème Reich en Europe centrale.

Arrivés dans ces camps, les déportés sont alors contraints au travail forcé jusqu’à épuisement ou bien, sont exterminés dès leur arrivée.

Compiègne-Royallieu est le seul camp en France qui dépende exclusivement, durant toute sa période d’activité (Juin 1941 – Août 1944), de l’administration allemande, « le Sicherheitsdienst » (S.D.):le service de sûreté Nazi.


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Témoignage :

Il paraît que le convoi va à Compiègne, et en effet, le samedi, nous arrivons dans cette ville que nous traversons à pied.

Nous marchons assez longtemps avant d'arriver dans une enceinte de fils de fer barbelés. C'est la caserne Royallieu.

Après les recensements d'usage, nous sommes lâchés dans le camp.

Nous sommes logés dans des chambrées. Nous recevons chacun une couverture, un sac de couchage, une gamelle.

Une soupe épaisse au macaroni nous est offerte par la Croix-Rouge et je vous assure qu'elle est bien bonne.

Depuis deux jours que j'ai mangé mon pain et mon fromage, je commençais à avoir faim.

Il y a huit bâtiments successifs comportant chacun une dizaine de chambrées.

Les quinze premiers jours font partie de la période d'acclimatation.

N'ayant pas encore de colis, nous vivons de la nourriture du camp qui est suffisante.

Le bâtiment situé en face du nôtre possède une bibliothèque

Compiègne possède aussi des artistes.

Le dimanche, au petit casino, tout le monde se réunit pour écouter les pièces de théâtre, les chants, la musique.

Un orchestre « swing » composé d'un accordéon et d'une contrebasse tenue par un nègre, a beaucoup de succès.

Un auteur inconnu joue sa pièce écrite au camp. Les jeux d'esprit sont à l'honneur et quand un chanteur de talent vient faire entendre un air connu, il arrive que cela rappelle un souvenir heureux.

Un jeune homme dont la voix est particulièrement belle nous interprète « La Romance de Maître Pathelin » et mon émotion est grande car ce chant me remémore un souvenir très cher.

Mais il est trop facile ici d'avoir le cafard et vite, le noir avec sa contrebasse commence un rythme et la fête se termine.

Partir en Allemagne ! Partir ! Sortir de Compiègne !

Voilà quelle fut ma pensée pendant les sept semaines de ma captivité.

J'étais pourtant relativement heureux ; les colis familiaux arrivaient régulièrement, la bibliothèque fonctionnait.

Chaque jour je jouais au bridge. La vie était vraiment belle en comparaison des heures passées.

(Source M, Roger Rougerie, "VIVRE C'EST VAINCRE",,convoi du 28 octobre 1943)

 

 

 

Le convoi du jeudi 28 octobre 1943.

Le 28 octobre 1943, 934 détenus quittent le camp de Royallieu et rejoignent la gare de Compiègne. Entassés dans des wagons à bestiaux, ils sont dirigés vers le camp de concentration de Buchenwald, situé près de la ville de Weimar en Thuringe. Ces hommes ont été arrêtés pour des raisons diverses. Certains sont de jeunes réfractaires au Service du Travail obligatoire instauré par la loi du 16 février 1943, d'autres ont été reconnus avoir mené des activités anti-allemandes : grèves dans des entreprises travaillant pour l'Allemagne ou encore distribution de tracts. Certains sont des résistants engagés dans les réseaux Bukmaster ou Confrérie Notre-Dame-Castille et membres des Francs-Tireurs et Partisans, d'autres sont des maquisards de l'Aigoual. Une vingtaine d'évasions sont réussies lors de la traversée de la Meuse notamment, mais la quasi-totalité des déportés arrive à Buchenwald. Après la quarantaine, la moitié est affectée au kommando de Dora pour travailler dans l'usine souterraine. Deux témoignages nous sont parvenus sur l'histoire de ce convoi du 28 octobre 1943 : celui d'André Rogerie dans » Vivre, c'est vaincre » et celui de Maurice de la Pintière à travers ses dessins.

Le voyage pour arriver à Buchenwald est pour tous les déportés une épreuve effroyable. Les prisonniers arrivent après des heures, voire des jours de souffrance, entassés dans des wagons à bestiaux, sans eau, sans air, sans hygiène en gare de Weimar. Certains périssent au cours du transport, d'autres deviennent fous, ne résistant pas à de telles conditions de proximité, de saleté, de température, de brutalité.


 

Témoignage :

"Le 28 octobre, 1000 prisonniers dont Hubert et moi faisions partie, furent rassemblés dans un baraquement que les anciens du camp nommaient « le salon des adieux ».

Le 29 au matin, en colonne et en rang par 5, étroitement surveillés par les S.S. et leurs chiens, nous avons pris la direction de la gare, où nous sommes arrivés vers 9H après avoir traversé une grande partie de Compiègne. Le train de marchandises qui devait nous conduire à Buchenwald était déjà à quai. Les S.S. s’agitaient et devenaient nerveux et sur un ordre nous ordonnèrent de monter dans les wagons et cela à coups de cravache afin que nous puissions aller plus vite.

Et voilà, nous y étions ! Les portes se refermèrent aussitôt et furent plombées. Dans l’obscurité et tassé à 110 prisonniers, nous étions dans l’impossibilité de nous coucher ou même de nous asseoir.

Lorsque l’horloge de la gare égrena ses 11 coups, le train démarra. Un trait de lumière éclaira légèrement le wagon. Hubert FICHET qui avait préparé minutieusement notre évasion, avait réussi à nous réunir tous les 6 avant notre embarquement.

Nous discutions de quelle façon nous allions pouvoir sortir de là ! Tout à coup, un détenu, intrigué de sentir un corps dur sous ses pieds, ramassa sous la paille une tenaille. Cela peut paraître inouï, mais nous en avions eu confirmation par la suite, des cheminots français mettaient effectivement une tenaille dans chaque wagon destiné à la déportation. "

Georges Dussaigne (Résistant-groupe FTP "Bernard")

 

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Exposé à Dora, ce wagon a servi au transport des détenus.


Témoignage :

Nous voici donc dans la cour du camp pour l'appel général. Chacun attend, anxieux, l'appel de son nom.

Nous connaissons déjà le processus de ce départ : tout d'abord, l'appel, puis la fouille ; ensuite nous passerons la nuit dans le camp C voisin du nôtre et ce n'est que le surlendemain que nous prendrons le train.

Au matin, devant chaque bâtiment, des groupes se forment.

La colonne est maintenant formée, les groupes de cent se succèdent.

Tous les trois rangs et de chaque côté, il y a un soldat allemand. Ainsi nous traversons Compiègne.

La population est triste. Combien en avez-vous vu ? Combien en verrez-vous encore ?

Si vous saviez où nous allons ! Mais tout le monde l'ignore et vous aussi bien que nous.

Voici la gare. Nous stationnons derrière un bâtiment de marchandises et par groupes de cinquante nous allons embarquer.

C'est à mon tour. On nous dirige vers la queue d'un train de marchandises, et là, dans le dernier wagon commence l'aventure.

 

Dans le wagon voisin, les prisonniers, dès le départ de Compiègne, se sont vu retirer leurs vêtements et ils sont en caleçon, ce qui ne

les a pas empêché de sauter. Mais dans le soir, ils se sont détachés en clair sur le fond noir du crépuscule et les gardes du dernier wagon les ont aperçus.

La mitrailleuse se met soudain à crépiter. Le signal d'alarme retentit. Le train s'arrête.

A Neubourg, c'est la frontière. Nous descendons sur le quai, et là, à coups de pied, à coups de crosse, nous devons quitter ce qui nous reste d'habits.

Tous en caleçons, nous remontons dans le train pour ne plus en descendre jusqu'au samedi soir. Nous avons dormi, nous avons mangé un peu, du pain et du saucisson donnés au départ.

Mais nous n'avons pas bu ; pas une goutte d'eau depuis mercredi et nous souffrons terriblement de la soif.

Depuis trois jours aussi, il nous a fallu vivre avec une tinette trop petite pour quatre vingt personnes ; aussi, je vous laisse imaginer l'atmosphère de ce wagon à bestiaux.

Le train s'est arrêté, et par la fenêtre nous avons pu lire le nom de la gare : Weimar, et aussitôt chacun de donner des précisions suivant ses connaissances géographiques.

Enfin, le voyage est fini ! Maintenant, nous allons bien voir.

Quant à moi, je pense que la façon dont nous avons été traités en France, au départ, ne présage rien de bon pour l'avenir en Allemagne.

(Source M, Roger Rougerie, "VIVRE C'EST VAINCRE",,convoi du 28 octobre 1943)

 

 

 

Konzentrationslager Buchenwald.

Arrivés à destination, un autre défi attend les déportés à Buchenwald.

Sous les hurlements et les coups des SS, les aboiements et morsures des chiens, qu'ils comprennent l'allemand ou non, ils doivent descendre du train et se ranger par cinq, mains en l'air, s'entasser dans des camions qui les conduisent vers leur nouvel enfer, ou faire au pas de course, les six à sept kilomètres qui séparent Weimar du camp.


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Dessin d'Auguste Favier.
" Arrivée à Buchenwald. Débarquement sous les projecteurs, sans chaussures et souvent sans vêtements , dans la neige par -25° de froid "



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 La gare, terminus de Buchenwald

 

Après avoir franchi le portail qui annonce la devise du camp " à chacun son dû " (Jedem das Seine), des sous-officiers SS se jettent sur les détenus, leur lancent des pierres, de l'eau glacée.

Le chef du camp arrive alors, hurle les règles de Buchenwald et les instructions, c'est-à-dire la promesse faite à chaque déporté de ne jamais sortir vivant du camp s'il y a désobéissance, et l'ordre de travailler jusqu'à épuisement si l'on veut échapper à la mort par torture, faim, privations en tout genre, pendaisons etc.



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Porte d'entrée du camp de Buchenwald


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Grille de la porte d'entrée du camp de Buchenwald ",Jedem das Seine" , ("A chacun son dû" ).

 

Après cette première mise en condition, les déportés passent par la douche, la désinfection et la tonte du corps entier.
Puis ils remettent leurs dernières affaires personnelles, et reçoivent en échange les guenilles de camp, une paire de galoches en bois et un numéro de matricule.

Dans les camps de concentration, on n'est plus personne : seulement un numéro (à apprendre par cœur et sur l'heure en allemand) . Ainsi passe-t-on en quelques heures de l'état civil et civilisé à celui de gueux et d'esclave anonyme du régime nazi.


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Dessin d'Auguste Favier.
" La tonte de tout le système capillaire au moyen de tondeuses électriques "


Témoignage :

A la sortie du train, nous sommes rangés par cinq sur le quai de la gare.

Des Allemands, le fusil à l'épaule et la cravache à la main, nous comptent. Il manque beaucoup de prisonniers. Mais nos gardes ne s'en inquiètent pas trop. ils semblent avoir l'habitude. Comme nous sommes en caleçons, on nous fait prendre des vêtements, n'importe lesquels dans un tas d'effets qui est là. Il m'échoit une culotte verte, sale et trop grande. Puis, pieds nus, nous sommes dirigés sur des camions qui sans doute vont nous emmener dans notre nouveau camp. Celui-ci est a neuf kilomètres de Weimar.Nous traversons une forêt, puis nous longeons des fils de fer barbelés qui sont éclairés tous les dix mètres par une énorme ampoule électrique. Nous distinguons dans la nuit le pourtour du camp qui semble immense.Tous les cents mètres environ, se dresse un mirador, le courant électrique passe sûrement dans les fils car de temps en temps un écriteau en allemand annonce que la haute tension est un danger de mort pour quiconque s'approche. Voilà un camp bien gardé. Il sera sans doute difficile d'en sortir.Le camion passe sous un porche. Il faut descendre.

J'examine et je cherche à savoir. J'espère apercevoir d'autres prisonniers français déjà là depuis quelque temps. Mais rien. Seuls, les soldats allemands et des hommes qui doivent être cependant des prisonniers car ils portent sur la poitrine et sur la jambe droite du pantalon un triangle rouge et un numéro. Ils sont habillés : culotte de cheval, bottes, veste chaude et sur la tête un calot noir tout rond comme on en voit dans la marine allemande. On nous compte à nouveau et la colonne se dirige vers un bâtiment en pierre devant lequel nous attendons. Il est environ minuit. Mais, grand Dieu, que nous avons soif ! On nous indique des lavabos. Nous nous y précipitons et nous buvons un litre, deux litres, encore à boire. Pensez que nous n'avons pas bu depuis Compiègne... Cependant, dix par dix, vingt par vingt, les hommes entrent dans le bâtiment. C'est à notre tour de passer. Enfin, nous allons voir ! Il est bien une heure du matin. Dans une salle bien éclairée, nous nous déshabillons. Nous rendons tout, absolument tout. Les bijoux sont mis dans une enveloppe. Les vêtements sont placés sur un cintre. Oui, j'ai tout perdu à cet instant, même mon nom I Je ne suis plus que le numéro 31.278 !

Ainsi dépouillé, je passe dans la salle contiguë ; une dizaine d'hommes sont là, armés de tondeuses électriques, et les poils tombent sur le ciment, les cheveux, le collier de barbe que j'avais laissé pousser aCompiègne et tout le système pileux de mon individu. Ainsi transformé, méconnaissable, nu entièrement, je passe dans la seconde salle où je suis obligé, par un colosse tondu, de plonger entièrement dans un bain désinfectant. Un coup sur la tête m'oblige à plonger à nouveau et c'est maintenant la douche chaude, bienfaisante, réconfortante ; enfin quelque chose d'agréable ! Me voici tondu, lavé, rincé, bon pour passer dans la pièce suivante, continuant une filière bien organisée. Une serviette pour dix et nous passons un par un devant un pistolet automatique qui débite de la poussière désinfectante, sous les bras, sur la tête, devant, derrière, et au suivant. Puis, nous montons, toujours nus, un escalier. Le défilé commence devant une suite de comptoirs et partout, un homme rasé nous jette une chemise, un caleçon, une culotte, une veste et une casquette. Le dernier nous remet une paire de sabots de bois blanc et voici l'habillement terminé. Quel habillement ! Ma chemise a au moins vingt pièces et toutes de couleurs différentes ; pas de col naturellement, une manche est plus longue que l'autre ; le caleçon est rayé bleu et blanc et semble faire partie d'un stock uniforme. Quant à la veste et au pantalon, ils sont bien désinfectés, mais plus sales et plus crasseux qu'on ne peut le décrire. Coiffée d'un carré d'étoffe noire et sale plié et cousu sur deux côtés, ma tête doit être tout à fait drôle. Nous nous regar­dons les uns les autres et c'est alors un fou rire nerveux qui nous prend tous... Pourtant, il n'y a pas de quoi rire, car nous sommes en camp de concentration. Mais personne n'a encore réalisé la situation. Nous passons alors devant un bureau où il nous faut énumérer noms, prénoms, professions, etc. On nous remet deux chiffons sur lesquels sont inscrits nos numéros. Il faudra les coudre sur notre veste et notre pantalon, ainsi qu'un triangle rouge qui veut dire : prisonnier politique. Le triangle vert signifie : droit commun. Le jaune est réservé aux Juifs. Le violet aux objecteurs de conscience. Le noir aux saboteurs. Le rosé à ceux qui sont arrêtés pour mœurs. Vous avez compris : c'est le bagne. Ici on travaille, ici on est battu, ici on crève...

 

Rangés dans la cour, des hommes sont entrés là il y a une heure, maintenant ce sont des numéros qui s'alignent. Au pas, traînant les sabots qui font déjà mal à nos pieds nus, dans cette nuit froide de novembre, nous gagnons, gelés, notre block, le block 19 qui sera pour l'instant notre gîte. Dans la nuit rendue claire par l'enceinte lumineuse du camp, nous voyons brusquement se découper la longue silhouette d'un block en planches. En nous bousculant un peu, nous pénétrons dans notre nouveau logement. Nous traversons une salle où sont alignées des tables, puis nous arrivons dans le dortoir. Nous faisons alors la connaissance avec les lits à trois étages serrés les uns contre les autres. Il est vraiment impossible d'en mettre davantage. Harassés, nous nous couchons alors tout habillés, deux par lit. Je m'endors aussitôt, ainsi que Dubois qui est mon compagnon de couchette. Mais la nuit est courte et à cinq heures du matin, soit trois heures plus tard, nous devons nous lever précipitamment pour l'appel. La vie commence, vie de cauchemars et de tourments. Cependant, nous n'irons pas sur la place d'appel, car nous sommes en quarantaine, C'est devant le block que va se passer la séance. Alignés par cinq, nous attendons. II fait nuit. Nous entendons soudain l'air résonner aux accents d'une musique de cirque ; la musique allemande dans coûte son horreur, avec un martèlement incessant de grosse caisse, et c'est au pas de cette musique que nous apercevons, dans la nuit encore dense, des colonnes interminables de prisonniers qui montent sur la place d'appel. Les ombres défilent sans cesse et font crier d'une manière régulière les cailloux de ce sol de misère.Les bruits ont cessé, les ombres sont passées. La musique s'est tue. Tout à coup, les haut-parleurs du camp résonnent et la voix gutturale d'un S.S. éloigné crie en allemand : Mûizen... ab. D'un coup sec, tous les hommes ont porté d'un geste machinal leur casquette le long de kur hanche, puis un calme effrayant. De nouveau, la voix : Mûtz&n... auf. Mais il a fallu attendre longtemps cet ordre pour se recouvrir et il fait froid. La chemise et la veste sont si peu épaisses que nous grelottons ; en outre, il est interdit, sous peine d'être battu, de relever le col de sa veste.L'appel une fois terminé, nous nous précipitons dans le bock. La porte est étroite et chacun pousse avec violence pour entrer le premier. Il y a du feu à l'intérieur et chacun aspire à se chauffer. Il est interdit d'aller au dortoir où seuls quelques-uns sont admis pour balayer.Le block est un bâtiment en planches fait primitivement pour cent cinquante personnes, séparé en deux ailes : aile A et aile B. Les nécessités de l'heure ont obligé les camps à recevoir plus de prisonniers qu'ils ne doivent en tenir et nous sommes cent cinquante dans chaque aile. L'administration est faite par un chef de block assisté de deux chefs d'aile, tous prisonniers et devant parler allemand. Ils sont choisis parmi les anciens du camp. Le chef d'aile se fait aider pour les travaux du bîoek d'un ou deux prisonniers qui s'appellent les Stubediensl (valets de chambre). Ils ont une bonne place parce qu'ils s'occupent directement d'aller chercher la nourriture et de la distribuer. Quant à la disposition des pièces, elle est très simple ; au milieu, la porte d'entrée avec en face lavabos et cabinets. A droite et à gauche dans chaque aile, une salle commune et un dortoir. Mais le block 19 est un beau block, un de ceux qui ont été construits en premier et nous sommes bien tombés, mais cela, nous le saurons plus tard. Notre chef d'aile est un partisan yougoslave. Il est là depuis deux ans, il ne sait pas commander mais il a une bonne place et veut la garder. Il nous exhorte à lui obéir et tout ira bien... En attendant, il nous apprend que notre arrivée dans le camp n'étant pas prévue nous n'aurons pas à manger aujourd'hui. La journée passe vite. Nous devons coudre nos numéros. Il fait encore un beau soleil en ce dimanche de début de novembre et dès qu'il paraît, sa chaleur bienfaisante se fait sentir. Nous restons alors devant le block dans l'enceinte qui nous est réservée. Tout à coup nous apercevons derrière les fils de fer une colonne qui s'avance lentement. Chaque bagnard porte sur l'épaule une énorme pierre qu'il va chercher à la carrière du camp pour l'apporter ici et placer ainsi les éléments d'un travail nouveau. Des milliers et des milliers d'hommes, pâles, fatigués, mal habillés, sales, traînant lamentablement leurs pierres. Leur pas est lent et pourtant la colonne se meut et les pierres défilent inlassablement sous nos yeux.

 

Le lendemain, c'est notre tour. Bien qu'en quarantaine, nous allons aussi à la carrière chercher nos cailloux, Clercq est à mes côtés et tout le long du chemin nous parlons de l'avenir ; ainsi, le temps passe beaucoup plus vite. Nous sortons alors du camp où toujours cinq par cinq nous sommes comptés; puis, à pas lents nous traversons un petit bois fort pittoresque et, soudain, un spec­tacle inoubliable s'offre à nos yeux : la carrière de Buchenwald. Une immense carrière de pierre, où une multitude de bagnards travaille sans arrêt.Les hommes, groupés en kommandos, obéissent à un kapo qui est un bagnard ancien, comme le chef de block. Son autorité vient directement des S.S. Il a droit de vie et de mort sur les autres, c'est en général un Allemand prisonnier de droit commun, condamné pour vol ou assassinat. Les kapos ont la trique en mains ; ils en usent et en abusent. Us sont assistés de vorarbeiter qui sont, si l'on veut, des sous-kapos. Les pierres retirées à la pioche sont placées sur des wagonnets tirés par des hommes. La pente est si forte que le travail est excessivement pénible ; mais en tapant à tour de bras, les kapos et les S.S. ont vite réussi à faire avancer le wagon. D'énormes tas de pierres vont servir à notre approvisionnement. Chacun charge son épaule d'une pierre. L'art, dans ce cas, c'est d'en choisir une qui ne soit ni trop grosse ni trop petite. Le premier cas est fatigant ; le second est dangereux. La colonne repart vers le camp pour porter les pierres et croise sur le chemin d'autres files de bagnards qui viennent eux aussi à la carrière. Nous rentrons alors à nouveau dans le camp où une fois de plus nous sommes comptés, et nous allons jeter notre fardeau à l'endroit désigné.Près de la porte, nous apercevons un spectacle que je veux mentionner car il nous frappe intensément : un homme est attaché là. Les mains derrière le dos, depuis quarante-huit heures. Lorsqu'il s'évanouit, la douleur qu'il ressent en tombant le fait revenir à lui, mais il retombe aussitôt, puis se relève encore. C'est terrifiant. Habituellement, car hélas ce n'est pas un cas isolé, au bout de trois jours et trois nuits de ce traitement, il n'y a plus qu'un cadavre.Il nous faut une heure à peu près pour faire notre travail que nous répétons deux fois encore avant de revenir au block chercher le litre de soupe tant attendu.La nourriture occupe beaucoup le prisonnier. C'est sa seule satisfaction, et il a faim. Les travaux de force auxquels il est astreint creusent son appétit, mais les rations sont tellement faibles que déjà les estomacs com­mencent à se rétrécir rapidement. Au réveil, nous avons un morceau de pain allemand de cinq cents grammes environ, avec vingt gram­mes de margarine et une rondelle de saucisson, ou bien à la place de celle-ci une cuillerée de confiture ou du fromage. A midi, un litre de soupe qui est parfois bonne, cela varie. Le soir, un quart d'infusion. Avec cela, travaillez, messieurs, vous devez être forts ! Le soir, appel comme le matin. On nous apprend rapidement que la quarantaine est terminée, nous partirons en * transport » pour travailler dans un kommando. Il en est de bons et de mauvais. L'un, particulièrement, a une terrible réputation ; celui-là, il faut tout tenter pour ne pas y aller, c'est celui de Dora.Les jours passent... nous recevons les trois piqûres contre la typhoïde ; ceux qui ont été blessés en transportant des pierres reçoivent les soins nécessaires... Le dimanche arrive. Nous avons réussi à avoir un violon par des prisonniers plus anciens qui possèdent quelques instruments de musique. Nous organisons une petite fête dans l'après-midi. Nous profitons de la quarantaine car nous savons bien qu'après, tout sera fini. Là, je veux signaler un fait qui m'a frappé : devant la cuisine du camp, se trouve un chêne plusieurs fois centenaire, sous lequel autrefois Goethe venait rêver. La légende raconte que le jour où le chêne sera détruit, l'Allemagne sera abattue. Or, chose extraordinaire, à la suite d'un bombardement, cet arbre sera arraché dans le courant de l'année 1944.Le temps passe... Nous allons nous faire photographier dans un bloc spécial où sont relevées nos identités. Puis le transport se prépare et on vient nous lire la liste de ceux qui doivent partir. De cette liste je suis. Où va le transport ? On n'en sait rien. Mais bien vite nous sommes renseignés : à Dora, naturellement.

(Source M, Roger Rougerie, "VIVRE C'EST VAINCRE",,convoi du 28 octobre 1943)

 

 

 

Le kommando de Dora.

Le camp de Dora (Dominique Orlowski).

A la suite du bombardement (nuit du 17 au 18 août 1943) de l'usine de Peenemünde (sur la Baltique) où étaient fabriquées les fusées V2, il a été décidé le transfert de cette production dans des usines souterraines de Thuringe et d'y utiliser des détenus.

C'est ainsi qu'à la fin août 1943, le camp de Dora a été créé, et que le "tunnel "a été aménagé pour la construction des V2.

D'abord kommando de Buchenwald, Dora devint un camp autonome à partir du 28 octobre 1944. Il comportait, autour du site propre de Dora, une trentaine de kommandos (camps extérieurs).

L'histoire de Dora, celle de l'usine du Tunnel et du camp, c'est à la fois une partie de l'histoire des fusées et aussi l'une des périodes les plus noires de l'exploitation des déportés dans le système concentrationnaire nazi.

Les premiers mois de Dora : l'enfer dans le tunnel

Septembre 1943 : établissement d'un embryon de camp entouré de barbelés avec des tentes marabouts pour les SS.

Octobre 1943 : aménagement des halls ( ou galeries) en " dortoirs " qui se trouvent à l'extrémité du tunnel A dont on termine le creusement, cette installation durera 7 mois.

Le chantier de percement se poursuit 24H sur 24H en 2 équipes de 12 heures. C'est aussi le rythme de l'usine ce qui fait que les dortoirs sont occupés en permanence.

Les détenus, quand ils quittent leur travail, ne peuvent échapper à la poussière et au bruit des perforatrices, des explosions et de la circulation des wagonnets chargés de pierres.

Pendant cette période, il n'y a pas d'eau courante dans le tunnel. Impossibilité de se laver, ce qui est dramatique pour ceux qui travaillent à la mine dans la poussière ou au dehors dans la boue.

Impossibilité de boire autre chose que le liquide de la soupe. La consommation d'eau non potable entraîne la dysenterie, affection redoutable. Il n'y a pas non plus d'installations hygiéniques convenables.

Les transports de Buchenwald vers Dora sont constitués pour l'essentiel par des détenus se trouvant en quarantaine. Leur ordre correspond à celui des convois parvenus à Buchenwald.

Au premier trimestre de 1944 l'effectif du camp est de 11 500 à 12 000, au moins 10 000 sont logés dans le tunnel. 5 000 " dorment "en permanence dans les 4 dortoirs.

 

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Entrée sous la colline d'un des deux tunnels de Dora

 

Témoignage :

DORA, la mangeuse d'hommes. Reproduction de 35 lavis faits en 1945

Il s'agit d'un témoignage sur les camps de concentration de la Seconde Guerre Mondiale : 35 lavis, des scènes retranscrites dès la Libération, après un séjour de 22 mois dans les camps de la mort.

Par Maurice de la Pintière Déporté de la résistance à BuchenWald, Dora et Belgen-Belsen


Témoignage emploi du temps.

4 h 30-5 h : Réveil, rangement des paillasses, distribution des « cafés », contrôle dans les Blocks.

5 h 30-6 h : Rassemblement devant les Blocks, dortoirs (au Tunnel), appel, les SS comptent et recomptent, les Kapos également.

6 h 30 :Départ pour le travail.

7 h : Mise au travail.

12 h 30-13 h : Pause.

19 h : Arrêt du travail, contrôle des Kommandos.

19 h 30-20 h 30 : Appel général ; une heure si tout se passait bien, sinon plus.

21 h : Blocks dortoir ; distributions de la soupe et du pain.

22 h : Possibilité de s’endormir.

Ce schéma théorique du début de Dora subira des variantes [...] Les tracasseries sans nombre empêchaient toute détente.

Pire, après l’appel certains kommandos repartaient faire du transport ou du déchargement et ne retournaient au Block que vers 23 h.

Andre´ Pontoizeau, Dora la mort, Tours, 1947.

Andre´ Pontoizeau, résistant, est arrête´ en octobre 1943, déporte´ en décembre a` Buchenwald (matricule 38475), transféré´ à Dora en janvier

 


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Tenue d'ancien détenu français



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Mittelbau-Dora

Béret de détenu de George Jouanin

et chaussure en bois (1944)

 

Témoignage.

Le nouveau Revier de Dora (Expérience d’un déporté du nom de Fliecx, premières semaines de l'année 1944 à Dora.)

Le Revier est une baraque en haut du camp. On y accède par d’affreux bourbiers ou l’on patauge lamentablement. Une fois arrivé, on attend devant la porte par n’importe quel temps, les fiévreux à 40 C aussi bien que les autres.

Evidemment, ce sont toujours les plus forts qui repoussent les autres et s’introduisent des que la porte s’ouvre. Les malades, les impotents restent plusieurs heures à grelotter dans la bise et la neige. Quelques-uns s’affalent épuisés par terre. [...]

Des soins ? Oui, excellents si on a la chance à la visite d'être envoyé au Revier, rêve de tous les détenus. Pour mon bonheur, le médecin, allemand politique, après avoir tâté sans douceur les deux œufs de pigeon qui murissent sous mon bras, m’y envoie.

Avant de pénétrer dans la chambre, quelques instants délicieux. Je suis déshabillé et baigné dans une vraie baignoire avec de l’eau chaude. Dans la chambre 8, c’est un médecin français qui commande ; l’infirmier est russe.

Ici c’est un changement cent pour cent avec le reste du camp. Tout est propre, chacun a un lit de bois, un drap, un oreiller et un couvre-pieds. Nous sommes une vingtaine. Beaucoup d'italiens. [...]

La nourriture, on ne sait plus qu’en faire ici. [...] Le matin, je me réveille naturellement, pour la première fois depuis longtemps. Tout est calme. [...] Ici on est bien soigné, dorloté même, et demain on vous rejettera avec la même indifférence dans la vie infernale du KL [...].

André Sellier, Histoire du camp de Dora, La Découverte, Paris, 1998, p. 87.

André Sellier, résistant, arrêté en août 1943, déporté à Buchenwald en décembre 1943, matricule 39570, transféré´à Dora en février 1944, a` Ravensbruck en avril 1945


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Photo exposée au musée de Dora


Témoignage :

Le dimanche 21 novembre 1943 au matin, ceux qui ont été désignés pour le transport sont rassemblés après l'appel dans la salle de cinéma, car il y a un cinéma à Buchenwald. Le dimanche, certains blocks sont admis à la séance. Il y a aussi une maison de plaisir où des femmes de toutes nationalités attendent le client qui, pour être admis, doit faire une demande par voie hiérarchique s'il a au moins six mois de camp de concentration. Donc, ce dimanche de novembre, nous sommes alignés dans le cinéma où un appel nominatif est fait. Puis nous sommes dirigés sur un camion auquel sont accrochées des remorques. Nous sommes trois cents et tout le monde doit y loger. La place est faite à l'aide de matraques et nous voilà entassés pêle-mêle ; on dirait un dessin de Dubout. L'auto démarre vers Dora. Mais le terrain est glissant et pour éviter le « ballant » nous sommes obligés, toujours à coups de trique, d'adopter la position accroupie. Secoués, tassés, étouffés, nous arrivons au bout de plusieurs heures. Le voyage s'est effectué dans la nuit complète, sous les bâches hermétiquement closes du camion, et sous l'élastique pression des corps qui se détendent, tout le monde se précipite hors des voitures. Nous sommes dans une vallée très encaissée. Le temps est affreusement gris. Dans un demi-brouillard, nous apercevons devant nous le mur très haut d'une colline boisée. C'est Dora. Le camp est en construction, aussi l'enceinte est-elle encore de fortune. Comme toute baraque, il y a la cuisine et quelques marabouts en zinc, sortes de réduits circulaires à toits coniques. Nulle trace de refuge pour les hommes. Des S.S. toujours et des prisonniers bien habillés comme à l'arrivée à Buchenwald. Nous sommes aussitôt alignés par cinq, comptés comme à l'ordinaire, puis un prisonnier faisant partie du bureau de la répartition du travail (arbeitstatistik) appelle les professions : serruriers, cordonniers, métallurgistes, charpentiers, menuisiers.

(Source M, Roger Rougerie, "VIVRE C'EST VAINCRE",,convoi du 28 octobre 1943)

 

 

 

 

Le transfert vers le Konzentrationslager Majdanek

 

Le camp de Maïdanek, appelé également Lublin-Maïdanek, était situé dans le faubourg Majdan Tatarski de la ville de Lublin, en Pologne, dans Gouvernement Général de Pologne. Outre Maïdanek, il existait d'autres camps à Lublin, relevant de l'autorité des SS et du chef de la police du district de Lublin, le major général SS Odilo Globocnik. Dans ces camps, les détenus travaillaient principalement pour les usines d’armement.

Maïdanek fut utilisé aussi comme centre d’extermination de nombreuses victimes, au nombre desquels les membres de la résistance polonaise, les otages provenant de la prison de la Gestapo de Lublin et les prisonniers juifs du camp qui était jugés inaptes au travail. Lublin était le quartier général de l’Action Reinhardt, le programme d’extermination des Juifs de Pologne, que les SS confièrent à Globocnik et à ses hommes.

Comme Auschwitz, Maïdanek était un camp de concentration qui servait également de centre d’extermination. Il était situé sur la route principale reliant Lublin à Chelm, dans les proches faubourgs de Lublin, ville importante.

Le camp de Maïdanek était divisé en six quartiers. A l’automne 1943, le Quartier I était un camp de femmes. Le Quartier II un hôpital de camp pour les collaborateurs russes attachés à l’armée allemande. Le Quartier III un camp destiné aux prisonniers politiques polonais de sexe masculin ainsi qu’aux Juifs de Varsovie et de Bialystok. Le Quartier IV un camp pour hommes, principalement des prisonniers de guerre soviétiques, des otages civils et des prisonniers politiques. Le Quartier V servait de camp hôpital réservé aux hommes et le Quartier VI, encore inachevé, devait accueillir des baraquements supplémentaires, des fours crématoires, des chambres à gaz et des usines. Les Allemands n’eurent pas le temps d’achever la construction de ce quartier avant la libération du camp.

Les Allemands évacuèrent en hâte Maïdanek lorsque les troupes soviétiques parvinrent à proximité de Lublin, en juillet 1944. Les Soviétiques entrèrent dans la ville et libérèrent le camp le 24 juillet. Les Allemands n’eurent pas le temps de le démanteler entièrement. Capturé presque intact, Maïdanek fut le premier camp de concentration important à être libéré. Dès la fin de l’été, les autorités soviétiques invitèrent des journalistes à visiter le camp et à constater les horreurs qui y avaient eu lieu.

Les victimes de Maïdanek comprenaient des Juifs de Pologne, notamment de Lublin, Varsovie, Radom et Bialystok ; un petit nombre de Juifs d’Europe occidentale, plus de 100 000 Juifs non polonais et des dizaines de milliers de prisonniers de guerre soviétiques, moururent à Maïdanek de froid, de dénutrition et de maladie pendant l’hiver 1941-42, qui fut particulièrement rude.

De 170 000 à 235 000 personnes moururent ou furent tuées à Maïdanek, dont 60 000 à 80 000 Juifs. La plupart succombèrent à la dénutrition, aux maladies, au froid et sous la torture, ou du fait du travail exténuant effectué sous la menace. Le nombre de victimes des chambres à gaz de Maïdanek n’est pas connu avec exactitude.

 

Majdanek était donc un des 6 camps d'extermination installés par les Nazis sur le territoire polonais. Il se trouve à 4km à peine de la cathédrale de Lublin, sur la route qui mène à Chelm et Zamosc, puis L'vov et Kijev (Ukraine). Son nom vient de Majdan Tatarski, une vieille banlieue de Lublin qui, par le passé, avait une forte population juive et qui fut transformée en ghetto avant l'ouverture du camp. Celle-ci fut décidée au début du 2e semestre de 1941, lors d'une visite du Reichführer-SS Heinrich Himmler à Lublin (le 22 juin, l'Allemagne avait déclenché l'invasion de l'URSS). Dès octobre 1941, les premiers prisonniers soviétiques arrivèrent au Kriegsgefangenenlager der Waffen-SS Lublin (camp de prisonniers de guerre de la Waffen-SS à Lublin). Le 16 février 1943, la dénomination officielle du camp devint Konzentrationslager Lublin (camp de concentration de Lublin). Mais du début à la fin, il reçut à la fois des prisonniers de guerre, le plus souvent soviétiques, des Juifs, des résistants et des prisonniers de droit commun. Comme la plupart des camps, il servit de réservoir de main d'oeuvre bon marché pour l'industrie de guerre allemande, en particulier les usines de munitions et d'armements de Steyr-Daimler-Puch installées dans le secteur et contrôlées par les SS. Le 20 janvier 1942, à la «conférence» de Wannsee, fut décidée l'extermination systématique des Juifs d'Europe, connue sous le nom de «Endlösung der Judenfrage» (solution finale à la question juive). Cela se traduisit en avril 1942 par l'arrivée massive de Juifs promis le plus souvent à une mort rapide. Ils furent gazés d'abord au monoxyde de carbone, ensuite avec du Zyklon-B, mais parfois aussi massacrés à la mitrailleuse, comme 17.000 Juifs le furent le 3 novembre 1943. D'autres prisonniers furent également exécutés par ces différents moyens... Sans compter la faim, la maladie, les mauvais traitements, le travail exténuant dans les usines nazies. En septembre 1943 fut mis en service un grand crématoire avec 5 fours destiné à éliminer plus vite le corps des malheureux...

 

Majdanek - Maquette du camp

 

Actuellement, quelques baraquements abritent une exposition permanente de souvenirs et de photographies, ainsi que cette maquette qui montre bien d'une part la taille du camp (270 hectares) et d'autre part qu'il devait encore s'agrandir (500 hectares prévus pour 250.000 personnes)... La construction la plus proche (par rapport à ma position quand j'ai pris la photo) était le crématoire mis en service en septembre 1943; à sa droite, face à la route d'accès a été élevé le mausolée abritant les cendres des victimes des Nazis; lui faisant face, à l'autre extrémité de la route, se tient maintenant un énorme monument rappelant la lutte et le martyr de tant d'êtres humains...

 

Miradors de Majdanek

Quelques uns des 19 miradors destinés à surveiller le camp.

 

Barbelés

 

La double clôture de barbelés électrifiés qui isolait chacune des 5 sections composant le camp.


Baraquements

Dans une des sections, les baraquements bien alignés où étaient entassés les prisonniers la nuit. Il y en avait 22 par section. Ils étaient normalement destinés à abriter des chevaux; 52 chevaux pour être précis...

 

Aménagement d'un baraquement

En fait, suivant l'aménagement, 750 à 1000 personnes dormaient là, sur la paille pourrie, dans des couvertures infestées de vermine, avec les poux, la gale, les rats...

 

Bad und Desinfektion...

Un peu à part, un baraquement comme un autre, extérieurement du moins, avec ce panneau «Bad und Desinfektion» (bain et désinfection)...

A l'intérieur, une pièce bétonnée fermée par une porte en acier : une chambre à gaz, l'une des 2 installées dans des baraques en bois aux débuts du camp, et bientôt renforcées par d'autres construites dans un bâtiment en briques.

Le crématoire mis en service en septembre 1943

A l'intérieur, les fours; dans une pièce attenante, les tables où les corps étaient examinés pour en retirer les dents en or, etc... Le béton des tables est brun...

 

 

 

Le transfert vers le Konzentrationslager Auschwitz

 

Konzentrationslager Auschwitz

Auschwitz fut le plus grand camp de concentration créé par les Nazis. Il s'agissait en fait d'un immense complexe concentrationnaire avec deux, puis trois camps principaux et de multiples "annexes". De plus, un camp d'extermination fut installé au sein du deuxième camp principal. Auschwitz fut créé à environ 60 km à l'ouest de Cracovie, près de la frontière germano-polonaise, en Haute-Silésie orientale, dans une zone annexée à l'Allemagne en 1939. Trois camps de grandes dimensions établis près de la ville polonaise d'Oswiecim (Auschwitz en allemand) constituaient le complexe : Auschwitz I, Auschwitz II (Birkenau) et Auschwitz III (Monowitz). AUSCHWITZ I
 


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Témoignage :

 

(Source M, Roger Rougerie, "VIVRE C'EST VAINCRE",,convoi du 28 octobre 1943)